La société post-carbone sera nécessairement une société numérique. Or cette numérisation accélérée – présentée comme une solution à la fois écologique, économique et administrative – comporte elle aussi des risques majeurs pour les femmes. Le numérique, loin d’être un espace neutre, reproduit et amplifie les inégalités de genre existantes.
Aujourd’hui, en France comme dans l’ensemble des pays de l’OCDE, seulement 27 à 30 % des professionnels du numérique sont des femmes (OCDE, Bridging the Digital Gender Divide, 2021). Dans les formations scientifiques et technologiques, la tendance est similaire : les femmes représentent environ 1/4 des effectifs dans les filières du numérique (Insee, 2023 ; Ministère de l’Enseignement supérieur). Plus préoccupant encore : une étude menée par l’association Girls in Tech révélait que près de 50 % des femmes quittent les métiers de la tech avant 35 ans, invoquant un climat sexiste, une absence de perspectives, ou l’impossibilité de concilier ce secteur avec la maternité et la charge domestique toujours disproportionnée.
Le numérique se construit donc aujourd’hui sans les femmes. Cette absence a des effets concrets : elle façonne les technologies, les algorithmes, l’intelligence artificielle — qui deviennent les nouvelles infrastructures invisibles de notre quotidien. Or, comme le rappelle l’UNESCO dans son rapport I’d Blush If I Could (2019), les outils d’IA développés majoritairement par des hommes reproduisent des biais sexistes : assistants vocaux programmés pour être serviables et féminisés, systèmes de reconnaissance faciale moins performants pour les femmes et les personnes racisées, plateformes qui renforcent les stéréotypes de genre et les violences en ligne.
La décarbonation, en accélérant la numérisation des services publics, de l’énergie, des transports, risque donc de créer une dépendance à des technologies conçues sans regard féminin — et parfois contre lui.
L’illectronisme féminin : une vulnérabilité dans une société 100 % numérique
Le numérique n’est pas seulement un secteur professionnel : c’est devenu une condition d’accès aux droits. Or toutes les femmes n’y sont pas préparées.
Selon l’Insee (enquête Conditions de vie et aspirations, 2021), 17 % des Français·es sont en situation d’illectronisme, mais ce taux grimpe parmi :
- les femmes âgées,
- les femmes précaires,
- les femmes en situation de monoparentalité,
- les femmes migrantes.
Les femmes sont moins équipées, moins formées, moins accompagnées. Elles sont plus nombreuses à déclarer ne pas être à l’aise avec les démarches en ligne, les interfaces administratives, les outils de gestion numérique. Paradoxalement, elles assument pourtant la majorité des tâches qui nécessitent ces outils : inscriptions scolaires, démarches CAF, santé, assurances, transport, organisation domestique — c’est-à-dire la charge mentale numérique.
Dans une société post-carbone où tout devient dématérialisé (accès aux droits sociaux, gestion de l’énergie, inscription dans des circuits alimentaires comme les AMAP, mobilité, santé…), ce décalage peut devenir une fracture de genre : celles qui maîtrisent moins l’outil numérique deviennent dépendantes d’un conjoint, d’un enfant, d’un tiers.
C’est un risque majeur pour l’autonomie des femmes.
Technologies, IA, automatisation : un nouveau patriarcat technique ?
L’absence des femmes dans le numérique s’articule avec un autre phénomène : la domination masculine dans les pôles de décision technologiques. Dans les grandes entreprises du secteur, les postes stratégiques restent accaparés à 80–90 % par des hommes (Commission européenne, Women in Digital Scoreboard, 2022). Ce déséquilibre a des impacts systémiques :
- les politiques de cybersécurité ne prennent pas en compte les violences numériques subies par les femmes (revenge porn, cyberharcèlement, stalking);
- les algorithmes de recommandation amplifient les stéréotypes sexistes et racistes;
- les modèles d’IA générative reproduisent les biais, renforçant une vision hétéronormée et patriarcale du monde;
- les innovations « pour la transition » (domotique, smart grids, objets connectés) reposent souvent sur un modèle où la gestion domestique — pilotage énergétique, optimisation, monitoring — est implicitement confiée aux femmes.
Autrement dit, la sobriété numérique pourrait devenir un nouveau lieu de la charge mentale, s’ajoutant à celle déjà engendrée par la décarbonation.
Un paradoxe: les femmes indispensables à la transition, mais absentes des outils qui la dirigent
Les femmes sont largement mobilisées dans les démarches écologiques du quotidien : alimentation durable, réduction des déchets, sobriété, implication associative (AMAP, jardins partagés, initiatives locales…). Elles soutiennent les foyers dans leur transition.
Et pourtant, ce sont elles qui risquent d’avoir le moins de pouvoir sur les outils qui vont piloter cette transition : plateformes administratives, infrastructures numériques de l’énergie, IA décisionnelles dans les politiques publiques, innovations techniques liées à la décarbonation.
Le risque est clair : une société où les femmes font la transition, mais où les hommes en définissent la forme, les outils et les règles.
Pour une transition numérique féministe
Pour éviter que la numérisation ne devienne une nouvelle forme d’injustice dans la société post-carbone, plusieurs leviers sont indispensables :
– intégrer des études de genre dans le développement des IA et des interfaces ;
– lutter contre le sexisme systémique dans les filières et les entreprises du numérique ;
– soutenir la formation et l’auto-formation des femmes aux outils numériques ;
– garantir des services publics non numériques alternatifs, pour ne pas exclure les plus précaires ;
– reconnaître et partager la charge mentale numérique au sein des foyers ;
– rendre visibles les femmes expertes en technologies, en écologie, en data, en IA ;
– intégrer le numérique dans les politiques publiques d’égalité, à la hauteur de son pouvoir réel.
Car il ne peut y avoir de transition juste — ni environnementale, ni numérique — sans les femmes.
Les technologies ne sont pas neutres : si nous ne les façonnons pas, elles nous façonneront. Et dans un monde qui doit réinventer ses manières de vivre, d’habiter, de produire et de consommer, laisser l’outil numérique aux mains d’un seul groupe social serait une dangereuse régression.

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