Femmes et décarbonation: quand la contrainte écologique menace l’égalité

par | Nov 13, 2025 | Vie d'une amap | 0 commentaires

Femmes et décarbonation : quand la contrainte écologique menace l’égalité

Plus personne aujourd’hui ne peut ignorer le dérèglement climatique. Le réchauffement global n’est plus une hypothèse : il est une évidence. Notre manière d’habiter le monde, d’extraire, de consommer, de produire, a eu des répercussions dévastatrices sur le vivant. Les équilibres écologiques se rompent, la biodiversité s’effondre, les ressources se raréfient. L’eau, l’air, la santé humaine : tout est désormais concerné.

Aujourd’hui 30 ans après la première COP, malgré les Accords de Paris (COP 21 de 2015), les efforts pour ne pas dépasser 1,5°C /2°C à l’échelle mondiale, n’ont pas été à la hauteur des enjeux. Le gouvernement français a même réactualisé en mars 2025 le PNACC (Plan National d’Adaptation au Changement Climatique) pour intégrer + 4°C à l’horizon 2100. Nous sommes d’ailleurs en France, déjà à +1,7° et à Marseille à +2,4° par rapport à l’ère préindustrielle.

Il ne sera donc plus question de transition écologique. Le temps du choix est probablement déjà derrière nous. La décarbonation s’imposera — non comme un projet collectif longuement mûri, mais comme une nécessité brutale, imposée par les contraintes physiques, économiques et sociales.

Le risque est même grand de voir la crise écologique nourrir les forces du repli : contournement par la spiritualité (refuge qui obstrue la réalité), fascismes renaissants, extrémismes religieux et nationalismes identitaires. Tous ont en commun de vouloir restaurer un « ordre » prétendument naturel où la domination masculine serait la clé de voûte de la société. Sous couvert de morale ou de tradition, ces mouvements réaffirment la subordination des femmes et font obstacle à toute émancipation dans la société post-carbone.

 

Une décarbonation subie, socialement inégale

La réduction drastique des émissions de carbone exigera des transformations rapides : mobilité électrique, réduction de la consommation, relocalisation des productions, sobriété et souveraineté alimentaire, retour au « fait maison ». Mais ces bouleversements ne nous toucheront pas toutes et tous de la même manière.

Dans les foyers, ce sont encore majoritairement les femmes qui assurent les tâches domestiques, la gestion du quotidien, l’alimentation, la santé et le soin. Ce sont actuellement elles qui portent la charge mentale de la sobriété : l’engagement, l’alimentation durable (prise de tête pour des recettes végé, anti gaspillage, temps de cuisine, …), le zero waste, le fait maison, le compostage…

Or, dans une société contrainte à la décarbonation, ces responsabilités risquent de s’alourdir. Le danger est grand que cette nouvelle organisation du quotidien se traduise par une réassignation genrée : les femmes renvoyées à la sphère domestique, au nom d’une économie de moyens et d’une valorisation morale du « soin » et du « bon sens écologique ».

 

L’essentialisation du féminin : une menace pour l’autonomie

On vante souvent les femmes comme étant « plus responsables », « plus proches de la nature », « plus attentives au vivant ». Derrière cette image flatteuse, se cache un piège : l’essentialisation.
Associer les femmes à la nature et à la sobriété, c’est risquer de justifier leur assignation à des rôles de soutien, de soin et de réparation, alors que les espaces de décision, de technologie et d’innovation restent largement masculins.

Dans une société où la production industrielle recule et où l’autonomie matérielle devient cruciale, où les décisions se prennent sans réelle représentativité des femmes, ce glissement pourrait réduire leur indépendance économique et symbolique.

 

L’appauvrissement et la perte d’accès aux ressources

Les premières victimes d’une décarbonation brutale seront les plus précaires. Or, les femmes sont surreprésentées parmi les foyers modestes, les familles monoparentales et le temps partiel.
Quand l’énergie devient rare, quand les prix de l’alimentation augmentent, quand la mobilité se restreint, ce sont elles qui perdent le plus d’autonomie et se sont elles qui sont assignées au soin et aux charges domestiques.

L’accès à un véhicule électrique, à un logement isolé, à des produits locaux ou à des technologies propres restera d’abord un privilège économique. La décarbonation, si elle est subie et non pensée, pourrait ainsi creuser davantage les inégalités de genre et de classe. Rappelons qu’aujourd’hui la richesse des hommes est supérieure de 47% à celle des femmes.

 

 

Des violences exacerbées en période de crise

Les périodes de crise révèlent toujours les tensions sociales et les dominations invisibles. Lors du confinement lié au COVID-19, la Fondation des Femmes rappelait une hausse de 30% des signalements de situation de violences conjugales et intrafamiliales ; plus 44% d’interventions des forces de l’ordre pour différends familiaux et une augmentation de 21 % des féminicides. Amnesty International France, Women for Women et le HCR avertissent par ailleurs que les femmes racisées ou immigrées sont particulièrement touchées par les VSS.

Chaque fois que la société se replie sur elle-même, que la précarité, l’incertitude et la peur progressent, les rapports de domination se durcissent, et les violences à l’égard des femmes augmentent. Une société sous contrainte carbone, traversée par des chocs économiques et climatiques successifs, pourrait reproduire ces dynamiques : plus de contrôle, plus de dépendance, plus de violence.

 

Pour une décarbonation juste et lucide

La décarbonation n’est plus une option. Mais la manière dont elle s’imposera peut encore être orientée. Il est essentiel d’y intégrer dès aujourd’hui une analyse féministe et sociale, afin d’éviter que cette mutation forcée ne se traduise par une régression.

Cela implique (qui ne saurait être exhaustif) :

  • – de reconnaître la valeur réelle du travail domestique et du soin
  • – d’assurer aux femmes un accès équitable aux ressources, aux moyens de production et aux décisions
  • – de protéger les femmes contre la précarité et les violences qui s’intensifient en période de crise
  • – de refuser toute lecture essentialiste du rôle féminin dans la société post-carbone
  • – d’accompagner les hommes dans ce changement profond, car intégrer pleinement les femmes, c’est remettre en cause des siècles de normes patriarcales. Il faut donc repenser ce que signifie «être un homme ». Comme l’a montré Lucile Peytavin, le « coût de la virilité » — économique, social et psychologique — est lourd. Le dépasser, c’est offrir à chacun la possibilité d’une liberté partagée, d’une émancipation collective.

L’écologie, sans vigilance, pourrait ainsi devenir un système où les femmes portent la survie du foyer, anéantissant des siècles de luttes, tandis que les hommes auraient le monopole du pouvoir et de la décision. Un tel déséquilibre risquerait d’aggraver de même la situation des minorités, déjà exposées à des formes multiples de discrimination et de précarité.

 

Conclusion

La décarbonation viendra, qu’on le veuille ou non. Mais elle ne doit pas devenir un nouvel instrument de domination.
Si la société de demain doit apprendre à vivre autrement, qu’elle le fasse dans l’égalité, en refusant de sacrifier à nouveau l’autonomie et la liberté des femmes sur l’autel de la survie. Qu’elle permettent également aux hommes d’accéder à l’émancipation pour sortir des injonctions patriarcales mortifères.

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