Nos mémoires externalisées, nos esprits saturés

par | Fév 11, 2026 | Vie d'une amap | 0 commentaires

Surcharge cognitive : état des lieux

Je sais ma mémoire défaillante depuis plusieurs années. Je l’éprouve comme une surcharge cognitive permanente. Un trop-plein mal digéré, mal évacué. Ce phénomène s’intensifie et j’en constate chaque jour les effets. L’âge joue, sans doute. Mais l’usage du numérique, plus encore d’après moi.

Les mots manquent ou se télescopent, produisant des barbarismes. Les gestes dérapent : tenter d’agrandir par exemple une page de livre avec deux doigts, comme sur un écran. Les signaux sont là. J’ai le sentiment d’une véritable overdose informationnelle.

Cela commence par mon explorateur de fichiers : une forêt de palétuviers inextricables, en surface comme en profondeur. Un volume insondable de documents, classés et non classés, qui s’empilent.

Vient ensuite mon navigateur, Opera. Treize onglets latéraux, répartis entre le personnel, l’administratif et le travail (justice climatique, féminisme, pédagogie, facilitation graphique, AMAP, sociologie, neurosciences, …). À chacun de ces onglets s’ajoutent une trentaine de fenêtres ouvertes, pour un total d’environ 390 onglets.

Les réseaux sociaux prennent le relais. LinkedIn, avec sans doute une centaine de publications enregistrées. Instagram… je n’ose même pas estimer : trois cents, quatre cents sauvegardes peut-être.

Puis arrive le plus redoutable : le smartphone. Combien de documents téléchargés ? Combien de captures d’écran ? Combien de groupes de fenêtres ouvertes sur les mêmes sujets ? Là encore, plusieurs centaines.

Enfin, les applications. Radio France : combien d’épisodes téléchargés, d’émissions suivies, d’autres épinglées ? Même scénario sur Spotify.

Et j’en oublie forcément…

Mais alors, comment se souvenir de quel tiroir ouvrir pour retrouver la bonne information ? Pire encore : comment situer dans le temps ce qui a été stocké ?

Car à l’origine, l’intention était claire. Soulager ma mémoire, organiser ma pensée, faciliter l’accès aux données. Ces «sauvegardes» portent principalement sur des notions, des argumentaires, des dates clés, des statistiques, des définitions. Or nous savons comment les chiffres circulent dans l’espace médiatique : ils ne se recoupent jamais tout à fait selon l’angle choisi, ils évoluent, se corrigent, se déplacent. Une mise à jour permanente s’impose. 

L’épuisement surgit précisément là : quand chercher l’information devient une errance, sans certitude du bon endroit ni du bon moment, et que l’énergie se dissout avant même d’avoir retrouvé le sens.

Je ressens une obsession à me tenir informée, à conserver des traces, comme si ne pas archiver revenait à consentir à l’effacement — la peur sourde d’un 1984, où ce qui n’est pas documenté cesse d’exister, ou pire, est réécrit.

Garder, stocker, sauvegarder devient alors un réflexe politique autant qu’un mécanisme de défense.

Chargée de tout ce que je n’ai pas le temps de lire jusqu’au bout, ni d’écouter vraiment…

Avant, il existait un espace intérieur, intime, délimité, presque physique. Aujourd’hui, je déborde. Je me sens parasitée par une multitude de pensées en tâche de fond — invisibles, diffuses, mais bel et bien actives.

Mais cette vigilance entre en dissonance avec ce que je sais du coût du numérique. Stocker pour se prémunir implique serveurs, énergie, métaux, infrastructures lourdes — un impact environnemental et climatique bien réel. Comment dénoncer ces logiques tout en les alimentant ?

Au fond, il s’agit d’une forme de boulimie de connaissances. Et cette boulimie a un coût cognitif, temporel et environnemental.

Il serait tant d’y faire le tri !

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